lPapa a toujours été très fière de moi. Il disait à qui voulait le savoir que j'étais sa fille, que j'allais devenir une grande avocate, comme lui. Il en oubliait même presque son fils aîné, âgé d'à peine deux ans de plus de moi. Papa adorait me mettre en avant, même si cela me gênait terriblement.
Maman était plus septique. Certes, mes résultats scolaires étaient plus que satisfaisants et mon avenir était tout tracé, mais Maman me faisait souvent des remarques désobligeantes, notamment sur mon alimentation et mon poids. « Grey, cesse de grignoter, tu grossis à vue d'½il! » « Grey, tu as grossis, non ? » ... Oui, Maman... Oui, j'avais pris du poids. Oh, pas grand chose, peut-être deux ou trois kilogrammes. Mais suffisamment pour que Maman le remarque. Bien sur, j'étais jolie, avec quelques rondeurs, mais jolie. J'avais un visage rond et enfantin qui malgré tout, plaisait aux garçons, mais pas à Maman. Elle détestait mes rondeurs et ne cessait de me répéter que je serais beaucoup plus jolie si je perdais un peu de poids. Et même si Papa et Noan – mon frère - disaient le contraire ... moi je l'ai crue.
Suite aux réflexions, j'ai commencé à complexer, jusqu'à détester mon corps. Je le trouvais gros et gras, flasque, même. J'ai donc débuté un régime. A l'époque, je pesais dans les environs de 67 kilogrammes pour 1 mètre 75. En l'espace de deux mois, j'ai perdu jusqu'à dix kilogrammes. Maman était ravie ! Et moi aussi.
Maman avait raison, j'étais beaucoup plus jolie, avec dix kilos en moins. Oui, mais pas assez. Je trouvais mon corps difforme. Mes cuisses étaient grosses, mes bras étaient gros, mon visage était gros, mon ventre était gros. Tout était gros, chez moi. Alors j'ai commencé à vomir le peu que je mangeais. C'est à ce moment là que j'ai chuté...
« Grey, tu ne manges pas ? Demanda mon père. »
Je me dérobai en feignant des maux de ventre et regardai mon assiette encore pleine avec dégoût. J'observai Noan, mangeant ses frites avec entrain et me demandai comment il faisait pour manger quelque chose d'aussi gras, dégoulinant d'huile. Sans un mot, je décidai de sortir de table.
Je m'attardai quelques instants dans les escaliers, assise sur l'une des marches. Un silence de mort régnait, dans la cuisine. Alors, j'allai m'enfermer dans ma chambre.
Une fois encore, je fut incapable d'avaler quoi que ce soit. Une boule obstruait ma gorge, empêchant l'accès à toute nourriture. Les larmes me montèrent alors. Je les essuyai rapidement.
Je m'installai sur mon lit, fermant mes paupières. J'avais perdu deux kilogrammes en trois jours; j'en pesais 55. Ce chiffre me donnait envie de vomir. Je me crispai.
J'entendis quelqu'un monter les escaliers puis un silence qui dura peut-être une minute ou deux. Quelqu'un frappa timidement à ma porte. Je me détendis et l'invitai à entrer. Noan.
Il s'avança dans la pièce et s'allongea à côté de moi, sur mon lit. Il prit une de mes mains, l'observa puis la caressa de ses pouces. Elle était sèche et blessée, suites à mes crises vomitives.
Il soupira.
« Tu as changé, Grey. Je dois dire que je ne te reconnais plus, dit-il.
- Comment ça ? Je suis toujours la même, Noan.
- Non, répondit-il avec un sourire amer. Tu n'es plus ma petite s½ur. Tu n'es plus ma Grey.
- Si, bien sur que si ! M'exclamai-je, surprise qu'il me dise ça.
- Non, Grey. Chaque jour, tu t'éloignes un peu plus. Tu t'effaces... Et puis, tu es si différente de la Grey que je connaissais il y a trois mois. C'est comme si, tu nous évitais. Ne te renfermes pas, parle-nous. Parle-moi.
- Je... »
Je ne sus quoi dire. Il hésita puis me prit dans ses bras. Une étreinte brève et courte. Puis il quitta ma chambre, me laissant seule. Je soupirai.
J'étais épuisée. A cause de mes insomnies, j'accumulai les heures de sommeil. Je peinais très souvent à m'endormir et mon sommeil était plutôt agité. Il m'arrivait parfois de ne pas dormir du tout.
Je tentai de me reposer durant une heure ou deux et fermai mes paupières, me plongeant dans un sommeil sans rêves.
Lorsque je me réveillai, il était dans les environs de 20h30. A ma plus grande surprise, j'avais dormi un peu plus de trois heures.
Je me levai et me contemplai dans le miroir, évitant de poser mes yeux sur mon corps. Même mon visage me dégoûtait. J'avais triste mine et cette longue sieste n'avait pas suffit à faire disparaître les cernes, sous mes yeux. J'étais pâle, aussi. J'avais la peau si blanche; semblable à de la craie. Je passai une main sur mon visage. Pour la première fois, je réalisai une chose : J'avais l'air... malade.
Je baissai brusquement la tête et m'éloignait du miroir, afin de ne plus voir mon reflet.
La maison était calme, comme à son habitude. Je descendis les escaliers, m'agrippant à la rampe. J'évitai la cuisine et rejoignit Noan, dans notre vaste salon. Il regardait la télévision, le volume réduit au minimum. Il devait certainement croire que je dormais encore. Je lui adressai un sourire sans joie et me posai sur le canapé. Noan m'observait du coin de l'oeil. Quant à moi, j'avais le regard vide. Ses sourcils étaient froncés, certainement perturbé par mon silence, que je décidai de briser.
« Maman et Papa ne sont pas à la maison ? Demandai-je d'une voix légèrement enrouée. Ma gorge était sèche et irritée.
- Non, ils sont sortis. Ils mangeront au restaurant, ce soir, Répondit-il.
- Oh, d'accord, Dis-je, cachant ma joie de ne pas les accompagner. »
Je me levai lentement et allai dans la cuisine. Je me servis un verre d'eau afin d'apaiser ma gorge endolorie, ce qui me soulagea légèrement.
J'entendis Noan éteindre la télévision et me rejoindre dans la cuisine, un immense sourire illuminait son visage.
« Tu veux que je commande une pizza ? On pourrait passer la soirée ensemble... comme avant.
- Je... Je crois que je suis malade. Depuis ce midi, je ne me sens pas très bien.
- Grey... Son sourire s'évanouit. A l'instant, je regrettai. Il était tellement déçu.
- Une autre fois, dis-je avec un petit sourire pas très convaincant. »
Je posai mon verre dans l'évier et embrassai la joue de Noan avant de quitter la pièce. Je montai directement dans ma chambre et me cachai sous la couette, refoulant mes larmes. Mon ventre me faisait souffrir, je me tortillai presque de douleur. Tellement j'avais faim. Mais je refusais d'avaler quoi que ce soit. J'avais fourni tellement d'efforts, jusqu'à présent. Je ne voulais pas qu'ils soient réduits à néant...
De ma chambre, j'entendis mon frère téléphoner à un ou deux amis pour passer la soirée ensemble, étant donné que j'avais refusé. J'éprouvai soudainement des remords. Je lui faisais de la peine et je le savais. A chaque fois qu'il me proposait une soirée pizza, je lui sortais le même refrain. Je pouvais le comprendre. Je le décevais tellement, et telles n'étaient pas mes intentions. Mais...
Ses amis arrivèrent très vite. Je les écoutai. Il me semblait que Noan avait mentionné mon prénom. « Grey n'est plus pareille. Je m'inquiète pour elle, elle ne mange rien et maigrit de jour en jour... » Ce fut la parole de trop. Après avoir longuement lutté contre mes larmes, je fus incapable de me contenir. Mon visage était inondé et je ne parvenais pas à stopper cette crise de larmes, comme si elles attendaient de sortir depuis longtemps. J'étouffai mes sanglots dans mon oreiller, tentant vainement de me calmer et de cesser de flot de larmes. Mais je n'y parvenais pas. Alors j'attendis, pleurant, jusqu'à me vider complètement. Quelque part, ça me soulageait. Pas pour longtemps, cependant. Après une heure à peine, de nouvelles larmes menaçaient de meurtrir mon visage...
Comme toutes les nuits, celle-ci fut difficile et très longue. Je guettais chaque minute, sur mon radio réveil et n'avais qu'une hâte, que le jour se lève enfin. La nuit était tel un gouffre qui se renfermait sur moi, m'empêchant de respirer. Je refusais de fermer l'½il, c'était pour moi, comme accepter de mourir. Comparaison stupide.
Lorsque le réveil afficha une heure décente pour me lever, je sortis vivement de mon lit. Je m'inspectai quelques secondes dans le miroir. Mon visage n'avait pas changé, ou peut-être mes cernes, désormais plus visibles que jamais.
Dégoûtée, je détournai très vite le regard et descendis rapidement les escaliers. Je m'arrêtai dans la cuisine, cherchant une petite chose à manger. Je m'emparai d'une pomme et allai dans le salon. Je m'installai dans le canapé, tournant et retournant le fruit entre mes doigts, l'observant d'un regard mauvais. Avec hésitation, je croquais dedans, mâchant lentement, très lentement. Je me levai subitement et courrai jusqu'à la cuisine recracher ce que j'avais dans la bouche et jetai ma pomme à la poubelle. Encore un matin ou je fus incapable d'avaler quoi que ce soit.
Je remontai les escaliers, plus doucement cette fois-ci, me courbant fortement, comme si un poids pesait sur mes épaules. Je me glissai silencieusement dans ma chambre, verrouillant la porte. Je sortis la balance de sa cachette et ôtai mon pyjama. J'y posai un pied tremblant, puis un second; le résultat ne tarda pas à s'afficher. 55,3 kilogrammes. J'avais pris 300 fichus gramme alors que j'avais rien mangé la veille ! Déçue, je remontai plusieurs fois sur la balance, mais le résultat était le même. Je ne pus empêcher une larme dévaler mon visage, puis une seconde, jusqu'à ne plus les compter. Je me rabaissai mentalement. A cet instant, je me détestais tellement que ce fut plus fort que moi; je me dirigeai dans les toilettes, deux doigts dans la gorge, bien que je n'eusse rien à vomir. Je restai suspendue au dessus de la cuvette durant de longues minutes, réalisant que rien ne sortirait. Je me relevai alors et aperçus une nouvelle fois mon reflet dans le miroir. Peau blanche et sèche, cernes et yeux rouges. Je pleurais. Je pleurais parce que j'avais pris 300 grammes et que j'arrivais pas à vomir. Je pleurais autant que je me détestais, autant que je détestais ce corps difforme, presque éc½urant. Je pleurais et rien ne serait capable de m'arrêter. Ni même mon frère, qui fit irruption dans la salle de bains, alerté par mes pleurs. Je tournai le visage dans sa direction et pleurai de plus belle. Il se précipita vers moi et me pris presque violemment dans ses bras. Sa petite soeur pleurait et il détestait ça. Il plaquait mon corps contre son torse. J'avais la tête écrasée contre sa poitrine et je distinguai les battements irréguliers de son coeur, me prouvant son inquiétude. Mes larmes redoublèrent. Il caressa tendrement mes cheveux, voulant me réconforter.
« Chut, Grey. Cesse de pleurer. Je suis là, je suis là... »
Il me répétait inlassablement qu'il était là. Comme rassurée, je parvins à me calmer peu à peu. Nous restâmes dans cette position, puis il desserra son étreinte lorsqu'il vit que je ne pleurais plus. J'avais la tête baissée, et je reniflai légèrement. J'attendais, avec appréhension, qu'il parle. Il me posa contre la baignoire et me regarda dans les yeux. On dirait un père prêt à gronder sa petite fille. Je me fis toute petite.
« Tu m'expliques, Grey ?
- Il n'y a rien à expliquer... dis-je d'une petite voix.
- Vraiment ?!
- Oui...
- Mais merde, Grey ! J'en ai assez ! Tu... tu changes de jour en jour ! Je te reconnais plus ! Depuis que tu as commencé ton régime, là, t'es plus pareille ! Tu ne manges plus, tu maigris, tu es fatiguée et tu pleures tout le temps. Tu croyais que je ne t'entendais pas, n'est-ce pas ? Et bien tu te trompes ! Je ne supporte plus de t'entendre pleurer toutes les nuits, tu comprends que ça me fait mal ? Tu comprends, ça ?
- Je... désolée... »
Que pouvais-je dire d'autre ? Que j'avais un corps immonde et gras ? Que si je pleurais, c'était parce que je me détestais, parce que j'avais pris quelques grammes ? A cette pensées, mes yeux commencèrent à me piquer et je sentais les larmes monter. Non. Pas maintenant. Pas encore. Je pris une grande inspiration et regardais Noan dans les yeux. Il attendait une autre réponse, bien évidement. Et il ne l'aura pas. Je soufflai bruyamment, baissant la tête de nouveau. Il s'impatienta.
« Je n'ai rien à te dire, Noan. »
Il ne sut quoi répondre. Je lisais sur son visage de l'inquiétude, de l'incompréhension et surtout de la déception. Oui, énormément de déception. Je le décevais tellement, et je le savais. Pourtant... Je ne faisais rien pour changer quoi que ce soit. Je restais dans « ma bulle » et n'en sortais pas. Et lui il attendait que je vienne enfin vers lui. Mais je restais là, immobile. Peut-être que j'attendais, moi aussi. Mais attendre quoi ?
Sans un bruit, il quitta la salle de bains, me laissant seule avec moi même. Pendant l'espace d'une seconde, je voulus le retenir, mais je me tus, ne sachant quoi lui dire. Je restai sans bouger pendant quelques minutes, me torturant l'esprit afin de trouver quelque chose pour le rassurer. Noan s'inquiétait pour moi. Mais je ne trouvai rien.
Je me secouai légèrement la tête, et me fit couler un bain. Je me tenais dos au miroir, j'enlevai mon pyjama et m'assis sur le sol glacé, observant la baignoire se remplir peu à peu. Lorsqu'elle fut pleine, je me glissai dans l'eau brûlante. Je restai de longues minutes allongées dans le bain, sans bouger. L'eau chaude contre ma peau me fit du bien. Je mettais parfois ma tête sous l'eau, restant parfois plus d'une minute en apnée. Je dus rester longtemps, car lorsque je sortis du bain, l'eau était tiède, presque froide. Je m'enveloppai dans un peignoir de bain et attendis que je me réchauffe.
Une fois sèche et réchauffée, je m'habillai chaudement, même si la température dépassait bien les 15°, j'étais frileuse. J'enfilais un sweat au dessus d'un débardeur avec un vieux jean.
Je sortis de la salle de bains et descendis les escaliers. Maman et Noan étaient dans la cuisine. Maman buvait son thé, tandis que Noan mangeait un bol de céréales. Je fis une bise sur la joue de Maman et une sur la joue de Noan, pour faire comme si rien ne c'était passé. Noan me fixa et j'évitai un maximum son regard.
« Tu veux du pain grillé, Grey ? Me proposa Maman.
- Non, merci. J'ai déjà pris mon petit déjeuné, Mentis-je. »
Noan n'avala aucun de ces mots et me fusilla du regard. Gênée, je détournai le mien.
« Je sors, Maman.
- Oh. Il est tôt, non ?
- J'ai besoin de prendre l'air.
- Très bien. »
Il était relativement tôt, en effet. Peut-être 8hrs. Peu importe. J'avais besoin de sortir de cette maison dans laquelle je restais enfermée.
Je frissonnai légèrement et mis mes mains dans mes poches. C'était plutôt calme, mais agréable.
Je dus marcher longtemps, car lorsque je rentrai à la maison, Maman préparait déjà le repas pour ce midi. Je jetai un ½il à l'horloge, il était 12hrs43. Je fus surprise de constater que j'étais sortie pendant un bon bout de temps.
Je m'approchai de ma mère, elle jeta un regard furtif vers moi.
« Tu es partie longtemps.
- Oui, je sais. Qu'est ce que tu prépares ?
- Oh, riz et poisson.
- D'accord. »
J'imaginais déjà dans ma tête ce que je mangerai ou non. Je soupirai et quittai la cuisine. Papa était dans le salon, lisant le journal. La télévision était allumée, mais il ne le regardait pas vraiment. Je vins le saluer et m'assis à côté de lui. Aucun de nous ne parlait et c'était très bien comme ça.
Nous restâmes ainsi peut-être une dizaine de minutes, lorsque Maman nous appela pour passer à table. Je me dirigeai lentement dans la cuisine, suivie de Papa.
Je m'installai à la table et regardai Maman me tendre mon assiette. J'avalai un peu de riz et mâchai lentement puis avalai. Ce fut douloureux, comme si j'avalais une lame. Je grimaçai.
Je n'avais pas terminé mon assiette et quittai déjà la table. Je n'avais pas terminé mon riz, juste le poisson. Le moins calorique... Je détestais manger des féculents. J'avalai un grand verre d'eau avant de monter les escaliers. Je m'enfermai à double tour dans la salle de bains et m'approchai des toilettes. J'attachai mes cheveux à l'aide d'un élastique et enfonçai mon index et mon majeur au plus profond de ma gorge, recrachant tout ce que j'avais avalé. Je vomis jusqu'à me vider complètement. Comme à chaque fois, ce fut un passage douloureux. Ma gorge me brûlait. Je tirai la chasse d'eau et me brossais les dents, avant de me laisser glisser contre le mur. Comme à chaque fois, je pleurais...